



Nº4617 ARRIVEE A MAUTHAUSEN DEVENU LE N° 48294 APRES SUBSTITUTION SUR UN MORT J’ai vécu ma vie de déporté comme un animal, sans me poser trop de question: métaphysiques, réfléchissant le moins possible, évitant les sentiments. Constamment aux aguets, me fondant dans la masse pour éviter les coups. J’étais devenu un être transparent avec un seul souci rester vivant, faire mentir le destin que nous prévoyait le Commandant de camp lorsqu’à chaque arrivée d’un convoi de prisonniers il nous disait : «Vous êtes entré par cette porte et vous sortirez tous par la cheminée». En entendant cette prédiction je me disais qu’un jour la mort me traverserait. Souvent j’ai frôlé la mort, aussi pendant un laps de temps après ma libération je me suis considéré, aussi irréel que cela puisse paraître, non pas comme «un rescapé» mais comme «un revenant». Pendant 5 ans j’ai vécu dans le froid, la faim, la peur, les mauvais traitements, l’inquiétude omniprésente en me posant chaque jour la question : POURQUOI ? Pour avoir un début de réponse il me fallait apprendre à connaître le système dans lequel j’étais plongé, dans ce monde sans repère temporel et le comprendre pour pouvoir le combattre. Ce sont les évènements quotidiens qui m’apportaient un fragment de réponse qui, ajoutés les uns aux autres, m’ont permis d’arriver à la conclusion que nous étions les instruments d’une idéologie qui consistait à faire admettre qu’il existait une race supérieure : la germanique. Race à laquelle nous n’appartenions pas car pour nos bourreaux fanatisés par un endoctrinement qui nie à son adversaire sa qualité d’être humain, nous étions des «sous- hommes». J’ai ensuite compris que dans le système concentrationnaire je valais que si j’étais productif de sorte que mon souci quotidien consistait à préserver mes forces pour être présent à l’appel du matin non pas pour produire au service des SS mais pour déjouer ainsi les plans de ceux qui voulaient m’asservir avant de m’anéantir moralement et pour finir physiquement. C’était aussi, face à la déchéance et à l’avilissement voulu par les SS, l’unique riposte qui me remplissait de courage. Chaque matin sur la place d’appel au passage du garde qui nous comptait je me disais en moi-même : espèce de criminel je suis là bien présent et debout franco ne m’a pas eu et toi tu ne m’auras pas !». Sur cette place j’étais UN parmi des centaines de milliers d’autres et il me fallait prendre conscience de rester ce UN capable de choisir mon attitude dans n’importe quelle circonstance afin de ne pas tomber dans le désespoir des autres ni dans les rouages du système nazi qui consistait à nous mépriser, à nous dégrader et à nous rendre haïssables aux yeux des gardiens pour leur donner des raisons de punir, de frapper, de nous épuiser par le travail forcé dans des conditions atroces. Au gré de leur humeur nous subissions des attentes interminables dans les nuits d’hiver, nus dans la neige et parfois arrosés d’eau pour mieux nous frigorifier et donner aux chiens ceux qui s’évanouissaient. La mort était partout, nous la tenions en laisse. Elle était à la carrière, dans l’infirmerie, dans les salles de torture et de dissection, dans l’air par cette odeur âcre qui s’échappait sans discontinuité de la cheminée des fours crématoires, dans les yeux des camarades qui malades sentaient leur fin. Alors j’ai fait en sorte de m’y habituer et je m’étais entraîné à rentrer mes larmes lorsque je fermais les yeux d’un compagnon de litière qui au cours de la nuit agonisait contre moi et dont je devais supporter sa froideur cadavérique jusqu’à l’appel du matin où les corps étaient ramassés pour finir au four crématoire. Le danger venait lorsque je sentais la fatigue me gagner et que mon organisme obéissait mal. Il me fallait alors puiser au fond de mes ressources pour ne pas me laisser envahir par un état d’incertitude, d’anxiété qui au milieu d’éléments hostiles pouvait m’amener vers la déchéance souhaitée par nos bourreaux. Pour échapper à cette angoisse je m’investissais dans le Comité franco-espagnol de solidarité. Chaque soir dans nos baraques nous faisions le point de la situation au plan humain et dans nos lieux de travail. Désigner l’un d’entre nous pour prendre en charge un camarade blessé ou affaibli pour l’aider à gravir les 186 marches de la carrière et lui éviter d’être repéré par un garde qui n’aurait pas hésité à le rouer de coups mortels. Echanger avec le garde des cuisines les mégots de tabac recueillis dans la journée contre une ration de soupe supplémentaire à donner au malade afin de lui rendre les forces pour être présent à l’appel et lui éviter la chambre à gaz. Mettre en valeur, pour les besoins personnels des SS, les qualités professionnelles d’un camarade pour le sortir de la carrière et le mettre dans un lieu à l’abri d’où il pourrait mieux nous aider. La méthode de nos bourreaux consistait à nous séparer afin de ne pas constituer des groupes parlant la même langue. Nous étions des espagnols, des français ; nous ne parlions pas la même langue mais nous nous comprenions parce qu’ensemble nous avions combattu le même ennemi : le nazisme. Sans être ensemble nous nous reconnaissions et c’était notre force. Une autre méthode consistait à créer la discorde. Lorsque nous travaillions en équipe et que l’un d’entre-nous par défaillance exécutait une mauvaise tâche ce n’est pas sur lui que s’acharnait à coups de gourdins le garde mais sur ses compagnons pour faire en sorte que les punis en veuillent au responsable et que naisse un sentiment de haine entre-nous. En définitive je me disais que rester vivant c’était déjà une victoire contre ceux qui voulaient nous pousser au désespoir pour nous faire chavirer de l’état où l’on survit à peine à celui où l’on renonce à vivre en se jetant du haut du mur des «parachutistes» ou en s’accrochant à la clôture électrifiée. Tu vois mon cher Jean dans cet univers effrayant, sans point de repère, sans sécurité, sans justice, j’ai puisé au fond de moi les forces nécessaires pour rester un HOMME même au risque d’être tué car je ne voulais pas changer pour ce en quoi les nazis voulaient me transformer : en sous-homme. Ils m’avaient dépouillé de tout, même de la vermine, mais il me restait une richesse : LA DIGNITE et l’ESPOIR de vous retrouver un jour.

« L’ESPION QUI SAUVA LE MONDE » dixit Winston Churchill Voici en résumé ce que j’ai pu apprendre de l’histoire extraordinaire et en même temps véridique d’un homme qui a réussi ce que les armées les plus puissantes du monde n’auraient pas pu obtenir : mettre en échec la machine nazie et la conduire vers la défaite. Cet homme est un Espagnol, un héros de plus trop longtemps oublié de l’Histoire. C’est l’aventure de l’agent baptisé « Garbo » par les Anglais et « Arabel » par les Allemands. Aventure si rocambolesque et si invraisemblable qu’elle mérite de la faire connaître et de la mettre en valeur. Le point culminant de son action advint en 1944 lorsqu’il parvint à dévier les forces défensives allemandes vers le Pas-de-Calais tandis que les Alliés débarquaient en Normandie, évitant ainsi un formidable bain de sang. Pour en arriver là il crée un vaste réseau de 27 sous-agents fictifs vivant dans différentes parties de la Grande-Bretagne qui lui apporteront des informations, nées de son imagination, susceptibles d’intéresser les Allemands tout en les manipulant. Garbo va devenir un maillon essentiel de la vaste supercherie, connue sous le nom de code de « Fortitude », destinée à faire croire à Hitler que le débarquement allié du 6 juin 1944 n’était qu’une opération de diversion masquant une invasion en force par le Pas-de-Calais. L’opération « Fortitude » n’est pas une opération à proprement parler. Elle consiste à rassembler d’innombrables moyens utilisés par les Alliés pour intoxiquer l’ennemi sur le lieu et la date de l’opération « Overlord ». Autrement dit l’opération se résume en un seul mot : INTOX. Garbo va envoyer des centaines de messages provenant de ses agents « fictifs ». Il va mettre en place un scénario digne des plus grands réalisateurs de cinéma car il était un grand maître dans l’art de la manipulation, ce qui lui valut de la part du service de renseignement britannique d’être considéré comme « le plus grand acteur et espion de tous les temps ». À partir de ce scénario les Britanniques vont planter le décor sur le terrain. Ils vont créer des divisions fantômes, mettre en place des dispositifs de matériels factices (camions et chars gonflables - avions en bois - véhicules itinérants - civils habillés en militaires). Ils feront venir Patton pour donner plus de véracité à cette fameuse opération. Toute cette mise en scène avec des mouvements de troupes sur les routes du secteur de Douvres pour donner crédit à ses messages aux Allemands qui, trompés complètement pendant plusieurs semaines, ont gardé 2 divisions blindées et 19 divisions d’infanterie dans le Pas-de-Calais en prévision d’une invasion, ce qui a donné aux Alliés un temps précieux pour établir leur tête de pont en Normandie. Dans cet épisode stratégique le Commandant en chef allemand, le maréchal Von Rundstedt, a été un de ceux les plus trompés au point de passer outre les conseils du général Rommel qui, n’étant pas écouté, quittera le front pour aller fêter l’anniversaire de son épouse et rencontrer Hitler pour lui demander des divisions supplémentaires qu’il ferait stationner en Normandie. Rommel ne comprendra pas l’obstination du Führer à vouloir maintenir un important dispositif militaire en présage d’un débarquement dans le Pas-de-Calais annoncé par une source fiable en la personne de Garbo. Rommel ne sera donc pas présent au moment où le mur de l’Atlantique s’apprête à vivre « l’apocalypse ». La veille du jour J l’espion Garbo envoya un message aux Allemands en les prévenant que le débarquement aurait lieu le 6 juin en Normandie. Mais il a calculé que son message arriverait dans les mains des Allemands bien après le débarquement car Garbo savait que l’opérateur de la radio allemande basé à Madrid ne réussirait pas à maintenir le rendez-vous sur l’air. Ce n’est que le lendemain que les Allemands prendront acte de la pleine signification du message manqué, tout en accordant un crédit supplémentaire à leur agent Garbo pour sa fiabilité, ce qui lui vaudra jusqu’au bout la confiance des Allemands qui le décoreront de la Croix de Fer de IIe classe (récompense réservée uniquement aux hommes de combat de première ligne et avec la nécessaire autorisation personnelle d’Hitler). De leur côté les Anglais ne seront pas en reste et lui décerneront la Victoria Cross, mais en connaissance de cause. De sorte que c’est le seul homme à avoir reçu à la fois une médaille de chacun des deux camps en présence. Après la fin de la guerre, Pujol (Garbo), par crainte de représailles des nazis et avec l’aide des services secrets anglais, se rendra en Angola où il va simuler sa mort du paludisme en 1949. De là il partira au Venezuela où il vivra dans l’anonymat. Ce n’est qu’en 1984, après plusieurs années d’enquête, qu’un politicien britannique Rupert Allason retrouvera sa trace et le convaincra de se rendre à Londres où, dans la foulée des commémorations du 40e anniversaire de l’opération « Overlord », la contribution essentielle de Juan Pujol Garcia — alias Garbo — à la victoire est portée à la connaissance de tous. Le prince Philip d’Édimbourg le recevra à Buckingham Palace et l’invitera à participer à ses côtés aux cérémonies du jour J sur les plages de Normandie. Pujol (Garbo) est mort à Caracas en 1988 et enterré à l’intérieur d’un Parc national. Voilà l’histoire extraordinaire d’un homme à l’apparence ordinaire qui n’a jamais empoigné un pistolet et qui n’a compté comme unique arme que sur sa fabuleuse imagination. Jean Ocana – Décembre 2017
Entre le 28 janvier et le 12 février 1939, 500 000 Espagnols, civils et militaires, femmes et enfants se pressent sur les routes qui vont les conduire jusqu’à la frontière française. C’est la Retirada. C’est la fuite d’une Espagne divisée en deux, qui, après la fameuse bataille de l’Èbre, laisse l’armée républicaine épuisée, meurtrie après de longs combats acharnés. Les troupes nationalistes du général Franco gagnent du terrain et entament la campagne en Catalogne et c’est le 26 janvier que Barcelone tombe. Ainsi débute la longue marche vers la liberté. Une marche chaotique, désespérée, épuisante. Les routes principales essuient les tirs ennemis et les bombardements. Chevaux éventrés, blessés mourants et cadavres jonchent le sol. Chacun se presse, emportant le peu de biens qui lui reste : valises, vêtements, charrettes. La faim et le froid glacial de janvier rendent la traversée des Pyrénées plus difficile encore. Enfoncées parfois dans plus d’un mètre de neige, les femmes portent laborieusement les enfants, d’autres aident des estropiés, certains chantent… Le flot de ceux qui ont laissé leur pays, leurs familles, leurs pères, leurs mères avance dans l’espoir d’apercevoir enfin cette frontière tant attendue… Ils vont être confrontés à d’autres difficultés et à de nouvelles humiliations… Tous ces gens ne fuyaient pas parce que c’étaient des assassins ; c’étaient des Espagnols qui avaient des principes et des valeurs, préoccupés par la politique et les problèmes de société. Ils s’enfuyaient parce qu’ils ne voulaient pas accepter le système qui allait gouverner l’Espagne et dont ils étaient déjà les victimes. Ils n’avaient ni armes ni nourriture et ils abandonnaient leur famille, leur foyer et leur terre pour de simples principes politiques qu’ils idéalisaient. En France, cette affluence de réfugiés bloqués à la frontière fait peur. La presse est vite divisée en deux camps : « victimes du fascisme », « combattants de la liberté » ou bien « débris de l’armée rouge », « assassins de curés ». Quelques journaux et notamment une certaine presse locale se refusent à laisser passer « une cohorte de criminels, violeurs de nonnes, lie du peuple, tortionnaires, racaille rouge, tourbe étrangère… » La France n’a alors pas besoin de recueillir cette immense vague incertaine et chaotique et une grande peur s’installe parmi la population. La crainte du débordement « rouge » devient plus forte que le désir de venir en aide. De l’autre côté, les journaux socialistes et communistes demandent que ce cortège de « combattants de la République » soit accueilli avec humanité. Le 5 février 1939, un appel à la générosité est lancé, soutenu par de nombreuses personnalités catholiques ainsi que des écrivains et philosophes tels que André Gide, Henri Bergson ou François Mauriac. Un violent débat s’installe et le gouvernement se voit dans l’obligation d’ouvrir les frontières. C’est le 31 janvier 1939 que la décision est prise d’ouvrir un premier camp d’internement à Argelès-sur-Mer. La France, nullement préparée à ce déferlement, s’organise peu à peu. De nombreux camps sont alors « construits » dans toute la région : Saint-Cyprien, Le Barcarès, Agde, Rivesaltes, Le Vernet, Septfonds, Gurs, Bram, etc. Ils seront la plupart du temps gardés par des gendarmes, des Sénégalais et des spahis. Ces camps de fortune ne sont en fait que des baraquements de bois édifiés à la hâte où il n’y a ni eau courante ni aucune mesure d’hygiène. Les femmes, les enfants et les vieillards (environ 170 000) sont séparés des hommes valides et envoyés dans des bâtiments désaffectés ou des centres d’hébergement installés pour l’occasion. Les blessés, eux, sont hospitalisés mais les structures sont vite saturées. Là aussi aucun accompagnement n’a été mis en place et les blessés doivent parfois marcher pendant des jours depuis Argelès pour rejoindre l’hôpital de Perpignan, alors qu’ils venaient déjà de Barcelone ou Figueras, souffrant de blessures diverses, coupant des branches pour se faire des brancards, rafistolant des bandages crasseux avec de la ficelle. Affamés, blessés, épuisés, beaucoup périrent de la gangrène. Pour ceux qui avaient « échoué » sur les plages d’Argelès et Saint-Cyprien (environ 275 000), zone déjà pourtant considérée comme paludéenne, la déception fut grande et ils vont connaître l’horreur et la misère. Les plages, en plein mois de février, sont battues par un vent glacial. Il faut alors creuser des trous dans le sable pour tenter de trouver un peu de chaleur ou brûler les crosses des fusils pour faire du feu. Tous relateront avoir été traités comme du bétail… et un bétail qui gêne… car si quelques Espagnols vont s’improviser charpentiers grâce à un négociant en bois pour construire les premiers abris, très vite une nouvelle nécessité absolue s’impose : il faut rapidement poser des poteaux pour installer du fil de fer barbelé et « parquer » cette population massive. Ainsi, les camps d’Argelès et de Saint-Cyprien offriront à ces réfugiés de la République des rangées de barbelés, du sable et de la boue. Sans couverture, les corps endormis par le froid espèrent au petit matin « le camion du pain ». Ce pain était jeté à tout le monde et au hasard, ceux qui pouvaient l’attraper tant mieux, et tant pis pour les autres… Ensuite étaient livrées d’autres denrées mais les files d’attente finissaient vite dans la bagarre tant la faim tordait les estomacs. Et autre mystère, les bêtes amenées par les réfugiés ne sont pas toutes abattues pour être distribuées en tant que nourriture et finissent elles aussi par mourir. Cependant, la vie s’organise tant bien que mal, certains réfugiés échappent aux gardiens et se faufilent dans la nuit pour voler des morceaux de tôle ou de carrosserie des voitures abandonnées afin d’améliorer les constructions. Mais très vite, la dysenterie, la gale, les poux et les puces prolifèrent dans ces camps de fortune. Certains villages voisins refusent d’ouvrir les cimetières et les morts sont enterrés dans les vignes proches des plages. Petit à petit les départements s’organisent, les conditions de vie dans les camps s’améliorent, on construit, on achemine des vivres, des couvertures, de la paille mais le paysage est toujours le même : barbelés et miradors. À ce sentiment d’enfermement s’ajoute une angoisse due à l’incertitude. Bon nombre de réfugiés ont été séparés de leur famille, soit à la frontière, soit dans la répartition des groupes d’individus, soit au pays. Que sont-ils devenus ? Sont-ils encore vivants ? L’incertitude du sort des familles est additionnée à l’incertitude de leur propre sort. Que vont-ils devenir ? Seront-ils à jamais des apatrides, l’Espagne restera-t-elle celle de Franco ? L’angoisse et le désespoir frappent lourdement le moral des réfugiés. Ils étaient jeunes, ils ont tenu le coup car la moyenne d’âge était de 20 à 30 ans. Et puis il y avait là toute sorte de population : des notables, des ouvriers, des instituteurs, des paysans, des artistes, des artisans, riches, pauvres, instruits ou non. Ils étaient tous là pour les mêmes raisons. L’esprit du peuple espagnol est combatif, festif en toute circonstance. C’est ainsi que va naître, dans ces camps où le rudimentaire existe à peine, où les simples droits de l’individu sont bafoués, une vie sociale riche et très certainement salvatrice. En effet, les professeurs vont « ouvrir » des ateliers d’écriture pour les analphabètes, des ateliers de poésie, des groupes de théâtre vont se créer, de musique, des soirées à thèmes. Au camp du Barcarès on peut accéder à une véritable bibliothèque, les étudiants donnent des cours d’histoire, de langue, de géographie, d’économie, de mathématiques, etc. Des journaux voient le jour, dont certains portent des illustrations peintes ou crayonnées par des artistes et malgré les contrôles et les saisies, la presse de l’extérieur, essentiellement communiste, parvient à entrer dans les camps. Au camp de Gurs, trois orchestres se produisent dans « les baraques de la culture ». L’un d’eux est dirigé par le directeur de l’Orphéon de Madrid, formé de douze musiciens qui, dans leur fuite, ont su miraculeusement sauver leurs instruments. Et voilà que toute cette culture hispanique puisée dans l’espoir, l’idéologie et les convictions vient donner ce souffle indispensable à la survie. Blessure : celle d’avoir été contraints d’abandonner leur pays. Des histoires d’hommes que l’on n’oublie pas, parce qu’elles sont racontées avec l’émotion particulière de ceux qui ont souffert. Elles reposent sur des faits et une période bien particulière de l’histoire, mais je veux surtout raconter les petites histoires de chacun, les douleurs, les moments de doute, d’espoir, les joies aussi. Je ne peux pas ne pas parler du drame des enfants volés. Nombre de femmes républicaines ont vu leur(s) enfant(s) leur être enlevé sous prétexte que les « rouges » étaient malades et qu’ils devaient être éduqués par des parents « irréprochables ». Un réseau d’adoptions occultes s’est installé dans toute l’Espagne et a perduré bien après la mort de Franco. Dans les hôpitaux on disait à ces femmes que l’enfant était mort et on remettait à la famille un petit cercueil… vide. Les bébés étaient achetés à prix d’or. Aujourd’hui on ose parler, des milliers de personnes n’ont pas d’identité, ont perdu leurs origines. Un millier de plaintes est à l’instruction et des familles entières attendent de « savoir ». J’ai choisi de parler de l’exil des Espagnols parce que la mémoire nous fait défaut et les dernières voix s’éteignent. Nous devons tirer des leçons de l’histoire, mais si cette histoire ne se raconte plus, qui la connaîtra ? J’ai réalisé un petit sondage autour de moi, avec des personnes d’une vingtaine d’années : aucune ne connaissait la Retirada, aucune ne savait le rôle des Espagnols durant la Seconde Guerre mondiale. Il y a bien sûr ce devoir de mémoire mais aussi une prise de conscience. À l’heure où on parle de crise mondiale, est-on vraiment à l’abri de ne pas connaître un tel exode ? Serions-nous mieux préparés qu’en 1939 pour accueillir 500 000 réfugiés ? Pourrait-on leur tendre la main ? Serions-nous prêts à partager ? Autant de questions qu’il faut un jour se poser. Et puis, pourquoi les a-t-on oubliés ? Aucun livre d’histoire ne mentionne le rôle de « la Nueve » ou la présence des Espagnols dans la Résistance, ou encore les nombreuses rafles dont ils ont été victimes. C’est ce qui me pousse à parler de la Retirada, de l’exil, pour que cette distorsion de la mémoire n’aille pas jusqu’à l’oubli. Aujourd’hui l’Espagne ouvre ses blessures, les fosses communes voient le jour, les langues se délient. Il aura fallu 36 ans après la mort de Franco.

A MON FRERE En mémoire de ma famille, pour qu’il ne reste plus des feux mal éteints derrière nous. Il n’y a pas de famille sans histoire. Les vies de ceux qui nous ont précédés nous traversent. Le récit nous aide à retisser leur mémoire, à faire sortir de l’oubli un passé. Pour notre famille, celui qui revêt le plus une dimension humaine est l’assassinat, à trois ans, de notre frère José appelé affectueusement Pépico. 1939 – C’est la fin de la guerre. Une guerre civile a en cela de terrible qu’elle ne se termine pas le jour du cessez-le-feu. Elle se poursuit dans la vengeance des vainqueurs contre le camp des vaincus auquel nous appartenions. La haine, la brutalité accèdent au pouvoir et nous allions le payer cher. Pépico le paiera de son innocente vie en octobre 1940. Avec le dernier jour du mois se terminera aussi la courte vie de notre frère, quelques jours après son troisième anniversaire. Jusqu’alors les pages de ce drame étaient restées blanches, comme écrites à l’encre invisible dans la mémoire de notre famille. Elles avaient été oubliées, laissées de côté. Nulle trace si ce n’est son acte de décès et la cicatrice dans le cœur de ceux qui l’ont connu et aimé. ⸻ TÉMOIGNAGE DE MA SŒUR ROSE : « Dans les derniers jours d’octobre 1940, Pépico a été pris de maux de ventre. Comme la fièvre ne cessait de monter, nous l’avons amené au dispensaire. Le médecin nous demande le livret de famille pour établir une fiche. Il constate que le père est un certain José Ocana García et questionne ma mère : s’il s’agit bien d’un ancien officier républicain ? Sans y voir malice, elle répond oui. Après une rapide auscultation et sans mot d’explication, il nous congédie. Dans la nuit, son état ne s’est pas amélioré et il a été pris de maux de tête. Le lendemain nous nous sommes rendus à nouveau chez le médecin. Il a installé Pépico sur un petit lit et nous a demandé de sortir pour l’examiner tranquillement, ce qui n’a pas rassuré notre mère. Nous étions dans la salle d’attente. Quelques minutes après, il est sorti avec Pépico à bout de bras. Il l’a tendu à notre mère et sans se soucier des autres personnes présentes il lui a dit : « tenga un hijo de rojo de menos » (tenez un fils de rouge de moins) et il nous a poussés dehors sans ménagement. Sur le chemin du retour notre mère marchait de plus en plus vite car elle sentait bien que son Pépico « partait ». Une fois à la maison elle s’est mise à le toucher, à caresser son corps comme pour le ranimer. À regarder son visage qui devenait rouge. Des traces bleuâtres formaient un collier autour de son cou. Pas de doute : il a été étranglé. Mort quelques jours après son troisième anniversaire. Mort et pas d’une mort naturelle et acceptable, si tant est que la mort soit acceptable, assassiné parce que fils d’un officier républicain et donc indésirable à cette caste franquiste, dont appartenait le bourreau, et qui nous considérait comme de la « vermine rouge », terme donné par Franco pour désigner les vaincus. Enterré seulement protégé par un drap brodé aux initiales de nos parents. Enterré comme un rien, hors de l’humain dans la fosse commune n°3. Sans sépulture même modeste, sans lieu de recueillement, sans repères, ce qui rendra plus tard sa localisation difficile d’autant que chaque jour étaient ensevelis par-dessus et en désordre des centaines de fusillés républicains. Pour notre mère, son enfant est resté à jamais dans ses entrailles comme greffé à son corps par la force d’un acte ignoble. Sa révolte était intérieure. Elle ne pouvait pas l’extérioriser. Aucun recours contre cet horrible personnage. Quiconque n’a pas vécu la pire période de la dictature de Franco ne peut comprendre pourquoi notre mère n’a pas porté plainte. Porter plainte c’était nous mettre tous en danger. Femme d’un républicain recherché parce que condamné à mort, que pouvait-elle contre l’assassin de son fils, par ailleurs membre important des groupes fascistes de la ville ? C’était l’époque où les phalangistes, « les chemises bleues », exécuteurs des basses œuvres, pouvaient impunément décider de la vie et du sort de personnes jugées indésirables, en leur faisant subir les pires atrocités. Par vengeance, elle craignait de faire partie de ces nombreux cortèges qu’ils formaient avec des femmes nues, la tête rasée, à qui ils avaient fait avaler de l’huile de ricin pour qu’elles vident leurs ventres tout en marchant dans les rues pour les humilier, encore et encore, auprès de nombreux curieux ou délateurs. À un cauchemar, c’était ajouter un autre cauchemar. De sorte que lorsque la peur, la haine, la menace gouvernent, elles vous rendent impuissants, les consciences s’éteignent et les êtres se résignent. Dans ce cas-là, c’est ce qui est arrivé à notre mère. Ce crime commis avec une intention froide. Ce crime qui, par le fait même de sa lâcheté, est mille fois pire que la férocité des brutes. Se peut-il qu’intérieurement l’auteur ait pu penser avec orgueil et fierté à une vengeance assouvie ? ⸻ CÉRÉMONIE AU CIMETIÈRE D’ALBACETE Sur la stèle, une plaque porte l’inscription : « Restes de l’ossuaire antérieur aux municipalités démocratiques » PLAQUE AU NOM DE MON FRÈRE – 1937-1940 ⸻ PHOTO DES PARTICIPANTS De gauche à droite : Alfredito notre petit cousin – Rose notre sœur – Enriqueta notre tante – Moi – José María fils d’amis de nos parents – Alfredo notre cousin germain et Maruja son épouse. ⸻ Jean Ocana – Aussillon (Fr.) octobre 2014

Bonjour, Tout d’abord, je tiens à remercier M. le Gouverneur de la Province, Mesdames et Messieurs les Députés et Sénateurs, M. le Maire, les membres du Conseil Municipal en général, et Unidos Podemos en particulier. Merci aussi à l’artiste allemand Günter Demnig, créateur et poseur des pavés sans qui cet acte n’aurait pas existé. Je m’appelle Jean Ocana, fils de José Ocana García. Pendant la guerre civile espagnole mon père était officier d’intendance dans l’armée républicaine. Il était chargé de l’accueil des réfugiés qui fuyaient les fronts du Nord et des milliers de volontaires des brigades internationales venus à Albacete pour défendre les valeurs de la République. Une fois la guerre terminée, il a été condamné à mort par le régime franquiste et n’a eu d’autre choix que de s’exiler en France (Vous imaginez ce que c’est que de parcourir à pied la moitié du pays en quête de liberté ?). Après avoir traversé les Pyrénées il est aussitôt déporté au camp de concentration d’Argelès jusqu’à la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, où il s’engage comme volontaire dans l’armée française. En juin 1940, il est fait prisonnier par les Allemands, passe quelques mois dans un Stalag en Allemagne, puis est déporté au camp d’extermination de Mauthausen en Autriche, jusqu’à sa libération le 6 mai 1945. Mauthausen était un camp de troisième catégorie, un camp d’extermination par le travail forcé. Le plus effrayant. Les déportés mouraient d’une balle dans la nuque, d’une injection de benzine dans le cœur, se jetant sur les barbelés électrifiés, du typhus, de la faim, du froid ou d’épuisement. Exténués après avoir gravi plusieurs fois par jour les 186 marches de la carrière (ce qui correspond à 11 étages d’un immeuble) avec des pierres pesant environ 40 kilos sur le dos, à force de coups de fouet et de coups de pied. Pour beaucoup d’entre eux, la mort rôdait avant la fin du jour, la chambre à gaz et le crématoire comme destination finale, réduits en poussière et à l’oubli : la solution finale, disait Hitler. Les personnes dont nous nous souvenons aujourd’hui sont quelques-unes de ces 10 000 Espagnols qui, d’août 1940 à mai 1945, ont été déportés dans des camps d’extermination nazis. Plus de 7 000 Espagnols ont été exterminés, dont 96 originaires d’Albacete. C’est pourquoi ces pavés valorisent le sacrifice de ces hommes braves, combattants pour la liberté, qui ont défendu les valeurs dont nous jouissons aujourd’hui, qui ont subi la guerre, l’exil et la déportation, surtout l’oubli car au moment de rendre compte de ce qu’ont été ces années-là, personne n’a fait connaître au monde le drame vécu par les déportés espagnols. Ce n’est que dans l’esprit des survivants que les horreurs subies sont restées gravées à jamais. Dans une certaine mesure, nous rendons aussi hommage à leurs femmes, pour la plupart condamnées, restées debout par dignité alors que les vainqueurs voulaient les mettre à genoux, pour qui il n’y avait pas d’échappatoire, souvent seules pour élever leurs enfants face à l’ostracisme, aux coups, comme ceux reçus par ma mère, et aux viols. Il n’est jamais trop tard pour dénoncer la complicité du franquisme dans le destin dramatique des exilés espagnols. Franco n’était pas un complice passif et il ne détournait pas les yeux. Il était l’instigateur qui a ordonné cette extermination, qui a été scellée à Berlin selon la déclaration faite par le commandant du camp de Mauthausen : « Espagnols, vous n’avez sûrement pas entendu parler de Mauthausen jusqu’à aujourd’hui. C’est le camp des Espagnols, le camp de la mort. Vous êtes entrés par cette porte et vous passerez jusqu’au dernier par ces cheminées ». Avec cet événement nous rendons un hommage bien mérité à ces personnes, afin qu’elles ne disparaissent pas dans les cendres de l’oubli, dans l’indifférence générale et comme le dit très bien Günter : « Une personne est seulement oubliée lorsque son nom est oublié ». Pour nous, membres de la famille, cet hommage est d’une valeur inestimable après tant de temps de silence et d’humiliation. Dans ce monde d’immédiateté, de banalisation absolue de tout, de mensonges, cet acte est notre façon de dignifier l’être humain. Enfin, je voudrais rappeler le procès à Madrid de Julián Besteiro, président socialiste du Congrès pendant la Seconde République. Lorsque le Tribunal lui demande où est l’or de la République, il répond : « L’or de la République est dans les murs des fusillés, dans les cimetières et en exil ». On peut dire que l’or de la République était aussi dans les camps nazis, et aujourd’hui il est ici dans ces pavés ; leur éclat aveuglera la déraison et illuminera les consciences. Merci. ALBACETE – 2 avenida de la Estación – 2 avril 2022
